Le hasard qui me fit connaître Joséphine Baker, Bourvil, ou James Brown et quelques autres sacrés monstres, me fit croiser l’immense Marceau, sans le savoir, à une époque où même son nom m'était étranger. J'avais 17 ans et devais me faire opérer des yeux par un ophtalmo renommé, le professeur Hartman, à l'hôpital Américain de Neuilly. L'opération terminée, je dois rester trois jours dans le noir le plus absolu. Entre les passages furtifs des infirmières et les visites trop brèves de mes parents, je m'angoisse, craignant d’avoir perdu la vue pour toujours. Un homme frappe un matin à ma porte. Sa voix est douce et calme: -« Je suis votre voisin de chambre, me dit-il. On m’a dit que vous étiez dans le noir. Me permettez-vous de vous tenir compagnie? » Nous parlons de poésie, de musique, d’arts. Je lui dis que j'adore le cirque, que j'écris des sketches et que j'ai fait la plonge dans un Hôtel de Bournemouth... L'après-midi, nous prenons le thé.
Que faites-vous dans la vie, lui demandais-je? –« Je travaille dans le spectacle » me dit-il. Ah! Vous chantez ? « Non, pas vraiment, je ne fais pas de bruit. Je suis comme un écran en panne de son. Peut-être en ce moment suis-je en train de jouer et vous ne me voyez pas »... Je ne compris pas ce qu'il voulait dire. Je pensais qu'il servait de doublure à des acteurs ou qu'il jouait dans des films muets... « Lorsque vous reviendrez à Paris, dites-le moi; je vous inviterai. Vous aimerez peut-être ce que je fais ».
Il disait "Mon jeune ami". "Je disais Monsieur mon voisin". Comme je lui annonçais ma prochaine sortie, il me dit qu’il était heureux que nous nous soyons connus. « Ce sera drôle quand vous viendrez me voir en spectacle car vous ne pourrez pas me reconnaître ».
-Mais je reconnaitrai votre voix!
-« Non! me dit-il, en riant, vous ne reconnaitrez pas ma voix non plus ».
-En tout cas j'espère bien vous revoir...
- « Vous ne pourrez pas me revoir car vous ne m’avez jamais vu. Vous voyez comme il est difficile de parler… Il est plus facile de se connaître, sans se voir et sans se parler, n’est-ce pas... Et je l’entends me sourire.
-«Eh bien, Monsieur Jeannin, comment avez-vous trouvé la compagnie de votre voisin de chambre?
-Très sympathique mais je n'ai pas compris ce qu'il fait?
- C'est Marcel Marceau, voyons ! Le Mime Marceau. Vous avez de la chance vous savez! Allez-le voir marcher contre le vent. C’est fabuleux ! Et vos yeux, comment voient-ils maintenant ? (photos publiées par la presse)






